Le Dhamma de la Forêt


Metta en action

Bhante Henepola Gunaratana


Traduit par Jeanne Schut

http://www.dhammadelaforet.org/


Extrait du livre De la bienveillance à l’amour inconditionnel,
à paraître prochainement chez Hachette-Marabout


En mai 1975, un mois après la fin de la guerre du Vietnam, le Département d’État américain m’a contacté pour me demander si j’accepterais d’être aumônier dans un camp de réfugiés en Floride. De très nombreux Vietnamiens qui fuyaient leur pays arrivaient dans cet état. Je n’avais aucune expérience de travail auprès de réfugiés et je ne parlais ni vietnamien ni français, mais j’ai accepté. Ensuite, j’ai appelé un ami, John Garges, qui avait travaillé avec des réfugiés et qui parlait un peu français, et il a consenti à m’accompagner.

Deux jours plus tard, nous étions les deux seuls passagers à bord un avion militaire en direction de la base aérienne d’Eglin, près de Pensacola, en Floride. On nous a alloué un bungalow confortable et on m’a expliqué ce que j’aurais à faire : consoler les dix mille Vietnamiens qui étaient attendus, célébrer des offices religieux et apporter tout autre confort spirituel possible. Il y avait aussi des prêtres catholiques et des pasteurs protestants dans le camp pour aider les réfugiés qui s’étaient convertis au christianisme.

À peine deux heures après notre arrivée, John et moi accueillions des réfugiés qui venaient d’arriver en avion, les vêtements en loques et sans bagage ou presque. Ils semblaient être en état de choc ; beaucoup pleuraient, en particulier les enfants. Certains, de toute évidence, étaient malades ou blessés ; d’autres semblaient perturbés émotionnellement. Il y en avait qui s’accrochaient aux mains de parfaits étrangers. Beaucoup d’entre eux avaient été séparés de ceux qu’ils aimaient. En me voyant, dans mon vêtement orange de moine, plusieurs m’ont souri, tandis que d’autres fondaient en larmes et s’inclinaient devant moi encore et encore. Chaque jour, nous allions au-devant d’avions chargés de réfugiés et la scène se répétait. La vue familière d’un moine bouddhiste semblait être une bouée de sauvetage pour beaucoup de ces Vietnamiens marqués par la guerre et à présent exilés en terre étrangère.

Mon travail avec les réfugiés était très gratifiant. J’avais le sentiment d’apporter un réconfort à des personnes qui traversaient un moment particulièrement pénible de leur vie. Cela, c’était la partie facile. Le plus difficile était d’entretenir de bonnes relations avec certains des prêtres et des pasteurs, notamment ceux qui considéraient qu’ils avaient là une bonne occasion d’évangéliser les foules ; après tout, ils avaient sous la main des milliers d’âmes à sauver !

Les services religieux des différents cultes se tenaient sous une grande tente, à tour de rôle. Quand j’animais un service, je mettais un Bouddha sur l’autel ; quand les catholiques ou les protestants prenaient leur tour, ils mettaient une croix. Cette tente se trouvait près d’une autre tente, plus petite, qui me servait de bureau. Un jour, tandis que je travaillais là, j’ai vu une trentaine d’enfants que l’on conduisait dans la grande tente. La plupart ne semblaient pas avoir plus de dix ans. L’un des pasteurs protestants, un homme particulièrement zélé, les accompagnait. Je l’ai entendu commencer à entonner les rites de la religion baptiste. Je me suis précipité et j’ai interrompu la cérémonie.

« Joseph, lui ai-je dit, ce que vous faites est malhonnête. Je vous ai vu aller et venir dans tout le camp, parler aux parents de ces enfants et essayer de les convertir. » Nous savions tous les deux que la plupart de ces enfants finiraient par être chrétiens. Toutes les organisations religieuses qui sponsorisaient les réfugiés étaient chrétiennes. Mais cela ne devait advenir que plus tard. Je ne trouvais pas juste d’essayer de les convertir avant même qu’ils aient quitté le camp.

Je lui ai dit : « Ces réfugiés sont comme des personnes qui se noient. Ils se raccrocheront à n’importe quoi parce qu’ils sont prêts à tout pour quitter ce camp. M’avez-vous vu en train d’essayer de reconvertir les réfugiés chrétiens au bouddhisme ? »

J’étais vraiment furieux. Je suis allé directement au bureau du Département d’État qui était sur la base et j’ai raconté ce qui se passait. J’ai dit à l’officier que cette sorte de conversion allait porter préjudice à l’ensemble de l’opération. Le lendemain, dans le bulletin d’information du camp, un article stipulait clairement qu’aucun réfugié ne devait être converti à une autre religion dans le camp.

Heureusement, la plupart des autres membres du clergé étaient tolérants les uns envers les autres. Un jour, je parlais avec deux prêtres catholiques, un vietnamien et un américain. Le prêtre américain avait deux chapelets autour du cou, l'un avec une croix et l'autre avec un petit Bouddha et il a raconté que, ce matin-là, ils s'étaient tellement entremêlés qu’il avait eu beaucoup de mal à les détacher l’un de l’autre.

« Cela montre que le Bouddha et la croix ne devraient jamais être mélangés », a déclaré le prêtre vietnamien.

« Non, non, ai-je répliqué. Cela montre que le Bouddha et Jésus s’aiment tellement l’un l’autre qu’il est impossible de les séparer. » Pour moi, c'était une expression de la bienveillance qui habitait mon cœur, de la façon dont je voyais le monde.


Une autre partie de mon travail consistait à aider à trouver des « sponsors » – des familles ou des individus qui accepteraient de prendre quelques réfugiés dans leur communauté et de les aider à trouver un logement et un emploi. Une femme qui avait parrainé un jeune homme vietnamien l'a ramené au camp en disant qu'elle voulait le « rendre ». Elle avait pris soin de lui pendant un mois. « Je pensais que c’était un bon chrétien », a-t-elle dit, la bouche pincée.


– Ce n'est pas un bon chrétien ? ai-je demandé.
– Pas du tout, m’a-t-elle répondu, visiblement déçue.
– Quelle est sa religion ? 
– Je viens juste de découvrir qu’il est bouddhiste, a-t-elle dit sèchement.
– Et qu'est-ce qui vous faisait croire qu'il était chrétien ? 
– Eh bien, il est gentil et poli. Il est très patient et il me traite toujours avec respect. 

Je me suis souvent heurté à ce genre de discrimination.


Peu de temps après mon arrivée à la base, un éditorial formulé en termes enflammés est paru dans le journal local : comment le gouvernement américain pouvait-il utiliser l'argent des contribuables pour faire venir au camp un païen destiné à aider les pauvres réfugiés vietnamiens ? « Si ces malheureux ne deviennent pas chrétiens, déclarait l’auteur de l’article, qu’ils aillent au diable, mais qu’on n’utilise pas l'argent des contribuables pour enseigner une religion satanique ! »

Aujourd’hui, ma réponse à la discrimination est généralement un sentiment de bienveillance, un souhait pur et sans mélange de bien-être pour chacun, un amour sans attachement ni attente, offert de manière inconditionnelle. C'est le principe ultime sous-jacent derrière toute bonne pensée, parole et action. Metta transcende les barrières de la religion, de la culture, de la géographie, de la langue et de la nationalité. La bienveillance est la voie sûre qui mène à la paix, qui permet de nouer des liens chaleureux. C'est une loi universelle et ancestrale qui nous relie tous les uns aux autres. Nous en avons besoin afin de vivre et de travailler ensemble dans l’harmonie. C’est surtout à cause de nos différences que nous avons besoin de metta. Et quand nous offrons cette bienveillance aux autres, notre propre vie devient plus heureuse et plus paisible. Dans ce camp de réfugiés, j'ai utilisé chaque jour le pouvoir de metta. Les réfugiés en avaient besoin pour soigner leur blessures psychologiques et émotionnelles. J'en avais besoin aussi pour rester assez fort et pouvoir les soutenir dans des circonstances aussi douloureuses. Quant à ceux qui s'opposaient à ce que je faisais, eh bien, franchement, ils en avaient bien besoin, eux aussi.