Le Dhamma de la Forêt



JS tradition de la forêt


Quand le moi s’efface


Introduction


Le Bouddha a consacré toute sa vie à répondre à une question simple et universelle : pourquoi les êtres souffrent-ils et est-il possible de se libérer durablement de la souffrance ? Pour y répondre, il nous invite à commencer par observer attentivement la souffrance telle qu’elle se manifeste dans notre vie. Il propose ensuite d’en explorer les causes profondes, puis d’appliquer certains moyens habiles pour parvenir à une paix intérieure et se libérer de toutes les sources d'insatisfaction.


Quelle est donc cette souffrance qui bouleverse l’humanité tout entière ?


La souffrance n’est pas toujours spectaculaire ou tragique. Ce ne sont pas seulement les conflits, les injustices, la maladie, le chagrin et la mort. C’est aussi l’angoisse qui serre la poitrine, l’inquiétude qui ronge, ou encore la jalousie, la comparaison, les attentes, les déceptions, le ressentiment, les regrets, sans parler de l’incertitude pour l’avenir d’un monde menacé par nos propres excès.


Et puis qui n’a jamais craint de perdre ce qui compte le plus : un être aimé, la santé, la sécurité, une forme de stabilité ? Bien souvent, cette peur nous accompagne en silence. Elle se glisse dans l’angoisse de l’avenir, dans les scénarios que l’esprit se construit sans relâche. Comme une herbe fragile qui tremble au moindre souffle de vent, nos certitudes vacillent dès que l’imprévu surgit, révélant une vulnérabilité intime que nous partageons tous.


Nous avons également soif d’être reconnus, aimés, rassurés. Nous courons après le bonheur comme après une promesse toujours reportée. Et, pendant ce temps, nos pensées ressassent, imaginent le pire, amplifient les problèmes. À cela s’ajoute la souffrance dans le monde qui nous touche et nous dépasse : les guerres, les tortures, les sévices… Il arrive que nous nous identifiions tellement à ces blessures que nous les portons comme un fardeau sur les épaules. Comme les branches d’un arbre qui ploie sous la neige, nous nous sentons tellement impuissants !


Si nous regardons cette souffrance de plus près, une question finit par s’imposer doucement : pourquoi sommes-nous si profondément affectés par le changement, la perte, l’incertitude ? Qu’est-ce qui, en nous, se sent menacé lorsque les choses ne se déroulent pas comme nous le souhaiterions ? À force d’observer, il devient clair que ce n’est pas seulement la situation extérieure qui fait souffrir, mais le lien intime que nous entretenons avec elle, la manière dont nous nous y attachons, comme si quelque chose de fondamental devait être protégé à tout prix.


C’est à cet endroit précis que l’enseignement du Bouddha ouvre une perspective inattendue. Il nous invite à regarder avec attention ce à quoi nous nous identifions si spontanément. Il semble que ce que nous cherchons à défendre avec tant d’énergie – cette impression d’être « moi », « quelqu’un », une personne séparée des autres, un individu qui perdure dans le temps – mérite d’être interrogé délicatement.


Cela étant, la souffrance a-t-elle toujours le dernier mot ? Il arrive qu’une promenade dans la nature ou l’écoute d’une musique apporte une paix inattendue. Après la tempête, l’air s’éclaircit et le ciel redevient lumineux. Parfois, il suffit d’une respiration profonde, d’un moment de silence intérieur, ou d’un geste de bienveillance pour que le cœur se détende. Même fugaces, ces moments signalent une autre manière d’exister.


Et si la clé n’était pas dans la lutte pour maîtriser ce qui nous échappe, mais dans une autre façon de voir et de vivre ? Et si la réponse à notre mal-être, la réponse qui apporte la paix, était en nous ? Paix, douceur, bienveillance envers soi et les autres…


C’est dans cette optique que le Bouddha a parlé de la souffrance. Ayant pressenti que nous pouvions nous en libérer, il s’est engagé dans une quête spirituelle. Après six années d’efforts intenses, il a vu que la réponse était dans « la voie du milieu » : non dans la force mais dans la compréhension claire et fine de « ce qui est », la nature réelle des choses. Une fois vues et comprises les caractéristiques de l’existence1, il ne reste qu’à vivre en harmonie avec elles. On appelle « éveil » cette révélation ultime.


Après son éveil, le Bouddha a hésité à transmettre ce qu’il avait découvert, conscient que peu de personnes seraient prêtes aux différentes formes de renoncement que sa doctrine implique. Pourtant, c’est bien par compassion pour les souffrances de l’humanité qu’il avait entrepris sa quête, de sorte qu’il n’a pas tardé à aller trouver ses anciens compagnons spirituels, pour leur donner son tout premier enseignement. Celui-ci inclut « Quatre Nobles Vérités » :


   1.  Il y a dukkha – la souffrance, l’insatisfaction – : ceci doit être vu et compris.

   2.  Il y a une cause à dukkha : elle doit être reconnue et admise.

   3.  La cause peut être éradiquée : il faut le savoir pour souhaiter agir en conséquence.

   4.  Il y a une voie à suivre pour se libérer de dukkha : le Noble Octuple Sentier.


Ce Sentier est un chemin de vie fondé sur un développement de l’ATTENTION à tous les niveaux : au quotidien, avec une présence vigilante aux pensées, aux paroles et aux actions, et un comportement éthique et généreux ; et en méditation, dans une intériorisation de plus en plus profonde. La combinaison de ces deux facteurs engendre un développement de l’attention qui favorise l’apparition d’une sagesse, une connaissance de « ce qui est » – c’est-à-dire de la véritable nature des choses – et culmine dans un lâcher-prise de toutes les attentes et de tous les attachements qui sont à la source de notre insatisfaction chronique.


C’est à partir de ce regard qui s’affine, s’ouvre et s’adoucit que ce livre prend forme.


Nous suivrons alors la logique du Bouddha : commencer par voir et comprendre clairement ce qui nous fait souffrir. Très vite apparaîtra alors la cause sous-jacente de toutes les formes de souffrance ou d’insatisfaction, celle que le Bouddha a soulignée avec force dans son deuxième enseignement : l’identification à un « moi » permanent que nous ne remettons presque jamais en question.


La psychologie moderne montre que l’enfant a besoin de construire un moi suffisamment stable pour se sentir en sécurité, entrer en relation et agir dans le monde. Cette étape est indispensable, bien évidemment. Mais voilà, ce qui protège l’enfant peut enfermer l’adulte. Ce qui structure au début peut entraver ensuite. Prenons l’exemple d’un échafaudage : il est indispensable pour construire une maison, mais pas destiné à rester une fois la maison terminée. De même, le moi est un outil de construction, pas une essence personnelle.


L’enseignement du Bouddha commence là où cette construction est achevée. Il s’adresse à un moi devenu suffisamment solide pour être questionné. Il ne détruit pas le moi fonctionnel ; il dissout l’illusion de permanence et de séparation, ainsi que l’identification rigide édifiée au fil du temps. L’investigation contemplative invite à ne plus s’y enfermer.


Nous allons donc regarder ce « moi » de plus près : comment il se crée, comment il se défend, comment il colore nos pensées et nos émotions. Peu à peu, sa nature instable apparaîtra : un montage fragile, sans cesse recréé par le désir, la crainte, et le besoin de s’affirmer. Voir cela, c’est déjà s’ouvrir, laisser apparaître un espace plus vaste, plus libre, plus paisible.


Enfin, nous suivrons le Noble Octuple Sentier, ce chemin d’attention et de discernement proposé par le Bouddha pour nous aider à nous libérer de la souffrance. Nous verrons comment le moi se glisse jusque dans la pratique spirituelle, mais aussi comment il peut, doucement, s’effacer. À mesure que le moi s’efface, la vie devient plus simple, plus paisible, plus lumineuse, pas différente de ce qu’elle était, mais enfin vécue en harmonie avec la réalité. De courtes contemplations viendront illustrer chaque étape, afin que la compréhension prenne racine dans le vécu.


Dans la dernière partie de ce livre des exercices d’attention et des méditations guidées sont proposés pour accompagner le quotidien et permettre aux concepts de prendre vie dans l’expérience directe.


Ceux qui ont déjà longtemps suivi le Noble Octuple Sentier avec diligence sans pour autant avoir atteint la sérénité ultime, découvriront peut-être là ce qu’il manque encore à leur pratique : une compréhension de la véritable nature de ce « moi » que l’on croit sien et auquel on s’identifie de manière inconditionnelle, et enfin, le lâcher-prise de cet ultime attachement.


L’objectif de ce livre est donc de mettre l’accent sur le « non-soi » ou impersonnalité de tous les phénomènes physiques et mentaux, cette révélation unique et extraordinaire du Bouddha.


Cette notion peut paraître surprenante, voire inquiétante. Que signifie « non-soi » ? Que nous n’existons pas vraiment ? Pas du tout ! Le Bouddha suggère simplement que la croyance erronée en un moi permanent – une personnalité à laquelle on s’identifie – est à l’origine de l’insatisfaction et de la souffrance, et que voir et comprendre cela nous met sur une voie de libération.


On retrouve une notion semblable dans plusieurs grandes voies spirituelles. Vivekananda (1863-1902), maître indien de l’Advaïta Vedanta, disait : « Vous n’êtes ni ce corps ni ce mental. Vous êtes la conscience parfaite et illimitée. » Jésus, de son côté, multipliait les paraboles sur ce thème, comme celle du grain de blé qui doit mourir pour porter du fruit – tant que le « moi » se protège et se retient, il reste stérile, mais s’il s’ouvre, une vie plus vaste peut naître. Maître Eckhart, théologien du 13ème siècle, a écrit dans ses Sermons : « L’homme ne se remplit de Dieu que dans la mesure où il se vide de lui-même. » L’idée d’un moi qui se dissout dans quelque chose de plus grand et de plus vivant apparaît aussi dans le soufisme, notamment avec Ibn ‘Arabî, théologien du 12ème siècle, qui dit : « Lorsque tu connaîtras ton propre néant, tu connaîtras ton Seigneur ». Enfin, dans le judaïsme mystique, la Kabbale, le concept de bitul désigne l’abandon volontaire du moi limité pour devenir un instrument de la lumière divine.


Cependant, pour le Bouddha, il n’y a pas de moi permanent qui puisse devenir quoi que ce soit. Pour lui, cela équivaudrait à une croyance « éternaliste ». Ajahn Chah, grand enseignant du bouddhisme theravada dans la Tradition de la forêt, se fait son porte-parole en disant : « Mourez avant de mourir ! », c’est-à-dire profitez de cette vie humaine terrestre pour comprendre la réelle nature du « moi » ; laissez cette illusion mourir et vous serez en harmonie avec « ce qui est ».


La beauté de cet enseignement unique du Bouddha peut être perçue à travers des images concrètes : une note de musique qui trouve sa place dans la symphonie, une goutte de pluie qui tombe dans l’océan, un arc-en-ciel dont les couleurs s’évanouissent dans le ciel.


Le « moi » ne disparaît pas. Ce sont les parois qui limitaient son petit monde qui tombent comme un décor de théâtre en carton-pâte. Le monde s’ouvre et ce nouvel espace est porteur d’une paix et d’une joie véritables et profondes car inconditionnelles.


Ainsi, permettre au moi de s’effacer n’est pas perdre la vie : c’est enfin la vivre pleinement.



1 Les trois caractéristiques de l’existence soulignées par le Bouddha sont l’impermanence (tout change constamment, ce qui crée un sentiment d’incertitude), l’insatisfaction (rien ne peut nous satisfaire vraiment puisque tout est incertain), et l’impersonnalité (ultimement, nous n’avons pas de contrôle sur le corps et l’esprit que nous croyons nôtres ; ils ne nous obéissent pas, ils suivent seulement les lois de la nature et ne sont donc pas personnels).