Le Dhamma de la Forêt



Plonger l’attention dans le corps

Kāyagatā-sati Sutta  (MN 119)

Traduit par Jeanne Schut
http://www.dhammadelaforet.org/



J'ai entendu dire qu’à une certaine occasion le Bouddha séjournait près de Savatthi dans le bosquet de Jeta, le monastère d'Anathapiṇḍika. Un jour, après avoir pris leur repas au retour de leur quête de nourriture, de nombreux moines se rassemblèrent dans la salle commune et une question s'éleva : « N'est-ce pas extraordinaire, amis ? N'est-il pas stupéfiant que l’attention plongée dans le corps, lorsqu'elle est développée et poursuivie, soit considérée par le Bouddha – lui qui sait et qui voit, le sage qui s’est éveillé par lui-même –, comme produisant de grands avantages et de grands bienfaits ? » Cette question fut débattue sans qu’ils arrivent à aucune conclusion.

Plus tard ce jour-là, lorsque le Bouddha quitta l’endroit où il s’était retiré, il se rendit dans la salle commune et s'assit sur un siège préparé pour lui. Une fois assis, il demanda aux moines : « Quel débat vous a réunis ici ? Et quelle est la question qui n’est arrivée à aucune conclusion ? »

« Ce matin, Vénérable, après le repas, au retour de notre quête de nourriture, nous nous sommes réunis dans cette salle lorsque cette question s’est élevée : ‘N'est-ce pas extraordinaire, amis ? N'est-il pas stupéfiant que l’attention plongée dans le corps, lorsqu'elle est développée et poursuivie, soit considérée par le Bouddha – lui qui sait et qui voit, le sage qui s’est éveillé par lui-même –, comme produisant de grands avantages et de grands bienfaits ?’ Voilà la question qui n’était arrivée à aucune conclusion lorsque le Vénérable est arrivé. »


L’attention au corps

[Le Bouddha dit :] « Comment l’attention plongée dans le corps se développe-t-elle, comment est-elle poursuivie, de manière à produire de grands avantages et de grands bienfaits ?

« Il arrive qu’un moine – s’étant éloigné du monde, assis à l'ombre d'un arbre ou dans un lieu désert – s'asseye jambes croisées, le dos droit, et mette toute son attention au premier plan. Toujours attentif, il inspire ; toujours attentif, il expire.

« En inspirant longuement, il sait : ‘J'inspire longuement’ ; en expirant longuement, il sait : ‘J'expire longuement’. En inspirant brièvement , il sait : ‘J’inspire brièvement’ ; en expirant brièvement, il sait : ‘J'expire brièvement.’ Il s'entraîne ainsi : ‘J'inspirerai en étant conscient de tout le corps.’ Il s'entraîne ainsi : ‘J'expirerai en étant conscient de tout le corps.’ Il s’entraîne ainsi : ‘J’inspirerai en apaisant les ressentis corporels.’ Il s'entraîne ainsi : ‘J’expirerai en apaisant les ressentis corporels.’ Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« En outre, lorsqu'il marche, le moine sait : ‘Je marche.’ Lorsqu'il se tient debout, il sait : ‘Je suis debout.’ Lorsqu'il est assis, il sait : ‘Je suis assis’. Lorsqu’il est allongé, il sait : ‘Je suis allongé.’ Quelle que soit la posture de son corps, il en est conscient de cette manière. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« De plus, quand il va et vient, il demeure parfaitement vigilant ; quand ses yeux se posent ici et là… quand il plie et étend ses membres… quand il porte son vêtement extérieur, sa tunique et son bol… quand il mange, boit, mâche et savoure… quand il urine et quand il défèque… qu’il soit en train de marcher, debout ou assis, en train de dormir ou de se réveiller, en train de parler ou silencieux, il demeure parfaitement vigilant. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« De plus, le moine réfléchit sur ce corps, depuis la plante des pieds jusqu’en haut et du sommet de la tête jusqu'en bas ; ce corps enveloppé de peau et rempli de toutes sortes de choses peu attirantes. Il constate : ‘Dans ce corps il y a des cheveux, des poils, des ongles, des dents, de la peau, de la chair, des tendons, des os ; il y a la moelle, les reins, le cœur, le foie, la plèvre, la rate, les poumons, le gros intestin, l’intestin grêle, l’estomac, les excréments, la bile, les mucosités, le pus, le sang, la sueur, la lymphe, les larmes, la graisse, la salive, la morve, la synovie, l’urine.’ De même que, s'il y avait un sac à deux ouvertures rempli de graines diverses telles que : blé, riz, haricots mungos, haricots rouges, graines de sésame et riz décortiqué, un homme ayant de bons yeux le viderait et dirait : ‘Ceci est du blé, ceci du riz, ceci des haricots mungos, ceci des haricots rouges, ceci des graines de sésame et ceci du riz décortiqué’ ; de la même manière, le moine réfléchit sur son propre corps qu’il observe depuis la plante des pieds jusqu’en haut et du sommet de la tête jusqu'en bas ; il constate que ce corps est enveloppé de peau et plein de toutes sortes de choses peu attirantes : ‘Dans ce corps il y a des cheveux, des poils, des ongles, des dents, de la peau, de la chair, des tendons, des os ; il y a la moelle, les reins, le cœur, le foie, la plèvre, la rate, les poumons, le gros intestin, l’intestin grêle, l’estomac, les excréments, la bile, les mucosités, le pus, le sang, la sueur, la lymphe, les larmes, la graisse, la salive, la morve, la synovie, l’urine.’ Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« De plus, le moine contemple son propre corps, quelles que soient sa place et sa position, en fonction de ses propriétés : ‘Il y a dans ce corps la propriété de la terre, la propriété de l’eau, la propriété du feu et la propriété de l’air.’ De même qu'un habile boucher ou son apprenti, ayant tué une vache va s'asseoir à un carrefour et la découpe en morceaux, le moine contemple son propre corps, quelles que soient sa place et sa position, en fonction de ses propriétés : ‘Il y a dans ce corps la propriété de la terre, la propriété de l’eau, la propriété du feu et la propriété de l’air.’ Ainsi il demeure, contemplant le corps dans le corps intérieurement. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« De plus, s’il voit un cadavre jeté sur un charnier, mort depuis un jour, deux jours, trois jours, gonflé, bleui, putréfié, il pense à son propre corps et réfléchit ainsi : ‘Telle est la nature du corps, tel est son futur, tel est son inévitable destin.’

« Ou bien, s’il voit un cadavre jeté sur un charnier, déchiqueté par les corbeaux, les vautours et les faucons, déchiré par les chiens, les hyènes et toutes sortes de créatures… réduit à un squelette avec des lambeaux de chair et des tâches de sang, maintenu par des tendons, … réduit à un squelette taché de sang et dépourvu de chair, maintenu par des tendons… réduit à un squelette sans chair ni sang, maintenu par des tendons… des os détachés de leurs tendons, éparpillés dans toutes les directions – ici l’os d’une main, là l’os d’un pied, ici un tibia, là un fémur, ici une hanche, là une épine dorsale, ici une côte, là un sternum, ici une omoplate, là une vertèbre cervicale, ici une mâchoire, là une dent, ici un crâne… les os blanchis, de la couleur des coquillages… des os empilés vieux de plus d'un an… des os décomposés, tombant en poussière. Il étend cela à son propre corps et réfléchit ainsi : ‘Telle est la nature de ce corps, tel est son futur, tel est son inévitable destin.’

« Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.


Les quatre jhana

« En outre, coupé des désirs des sens, coupé des états d’esprit malsains, il entre et demeure dans le premier jhana : ravissement et plaisir engendrés par la solitude, accompagnés de la pensée initiale et de la pensée soutenue. Il imprègne, pénètre, inonde et remplit son propre corps du ravissement et du plaisir nés de la solitude. Tout comme un homme qui fabrique du savon avec habileté verse des sels de bain dans un bassin en laiton et les pétrit en les aspergeant d'eau encore et encore de sorte que sa boule de sels de bain finit par être emplie d’eau, chargée d'humidité, complètement imprégnée sans pour autant goutter, de même le moine imprègne … son propre corps du ravissement et du plaisir nés de la solitude. Il n'y a rien dans tout son corps qui ne baigne dans le ravissement et le plaisir engendrés par la solitude. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« Ensuite, lorsque s’apaisent la pensée initiale et la pensée soutenue, il entre et demeure dans le deuxième jhana : ravissement et plaisir engendrés par la concentration, focalisation de l’attention libre de la pensée initiale et de la pensée soutenue. Assurance intérieure. Il imprègne, pénètre, inonde et remplit son propre corps du ravissement et du plaisir nés de la concentration. De même qu’un lac né d’une source souterraine ne reçoit d’eau ni de l’est ni de l’ouest, ni du nord ni du sud, qu’il est abondamment arrosé par la pluie du ciel de sorte que la source d’eau fraîche qui est en lui l’imprègne et le pénètre, l’inonde et le remplit d’eau fraîche sans qu’un seul endroit du lac ne soit empli d’eau fraîche, de même le moine imprègne … son propre corps du ravissement et du plaisir nés de la concentration. Il n'y a rien dans tout son corps qui ne baigne dans le ravissement et le plaisir engendrés par la concentration. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« Ensuite, lorsque le ravissement s’apaise, il demeure équanime, attentif et vigilant, et ressent un bonheur physique. Il entre et demeure dans le troisième jhana dont les nobles êtres disent : ‘Heureux celui qui demeure dans l’équanimité et l’attention.’ Il imprègne, pénètre, inonde et remplit son propre corps de ce bonheur libre de l’exaltation du ravissement. De même que dans une mare de lotus certaines fleurs qui naissent et grandissent sous l’eau restent immergées dans l’eau et fleurissent sans sortir de l’eau, de sorte qu’elles sont imprégnées et pénétrées, inondées et remplies d’eau fraîche depuis leurs racines jusqu’au bout de leurs pétales sans qu’une seule partie des lotus ne soit emplie d’eau fraîche, de même le moine imprègne … son propre corps du bonheur libre de l’exaltation du ravissement. Il n'y a rien dans tout son corps qui ne baigne dans ce bonheur libre de l’exaltation du ravissement. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.

« Ensuite, ayant abandonné plaisir et douleur, de même qu’il avait déjà abandonné joie et chagrin, le moine entre et demeure dans le quatrième jhāna : pureté de l’équanimité et de l’attention, sans plaisir ni douleur. Assis, il enveloppe entièrement son corps d’une conscience pure et lumineuse. De même qu’un homme assis, recouvert de la tête aux pieds d’un drap blanc sans qu’aucune partie de son corps ne soit recouverte de drap blanc, le moine est assis, le corps baigné d’une conscience pure et lumineuse. Il n’y a pas une seule partie de son corps qui ne soit emplie de cette conscience pure et lumineuse. Tandis qu’il demeure ainsi attentif, ardent et résolu, toutes les décisions et tous les souvenirs relatifs à la vie familiale sont abandonnés et, du fait de cet abandon, son esprit se rassemble et se pose à l’intérieur, il s’unifie et se concentre. Voilà comment un moine développe l’attention plongée dans le corps.


La plénitude de l'esprit

« Moines, quiconque développe et maintient l’attention plongée dans le corps réunit toutes les qualités qui permettent d’avoir une claire compréhension. De même que quiconque plonge sa conscience dans le grand océan perçoit jusqu’aux plus petits ruisseaux qui se jettent dans l'océan, quiconque développe et maintient l’attention plongée dans le corps réunit jusqu’aux plus petites qualités qui permettent d’avoir une claire compréhension

« Chez quiconque l’attention plongée dans le corps n'est pas développée, pas maintenue, Māra pénètre, Māra s’installe.

« Supposons qu'un homme jette une lourde boule de pierre dans un tas d'argile humide. Qu'en pensez-vous, moines ? La lourde boule de pierre pénètrerait-elle dans le tas d'argile humide ? »

« Oui, Vénérable. »

« De la même manière, chez quiconque l’attention plongée dans le corps n'est pas développée, pas maintenue, Māra pénètre, Māra s’installe.

« Maintenant, supposons qu'il y ait un morceau de bois sec, sans sève, et qu'un homme vienne avec un bâton de feu allumé en pensant : ‘Je vais allumer un feu. Je vais produire de la chaleur.’ Qu'en pensez-vous ? Pourrait-il allumer un feu et produire de la chaleur en passant le bâton de feu allumé sur le morceau de bois sec, sans sève ? »

« Oui, Vénérable. »

« De la même manière, chez quiconque l’attention plongée dans le corps n'est pas développée, pas maintenue, Māra pénètre, Māra s’installe.

« Maintenant, supposons qu'il y ait un pot à eau vide et creux posé sur un support, et qu'un homme arrive avec un seau d'eau. Qu'en pensez-vous ? Trouverait-il de la place pour verser son eau ? »

« Oui, Vénérable. »

« De la même manière, chez quiconque l’attention plongée dans le corps n'est pas développée, pas maintenue, Māra pénètre, Māra s’installe.

« Cependant, chez quiconque l’attention plongée dans le corps est développée et maintenue, Māra ne pénètre pas, Māra ne s’installe pas. Supposons qu'un homme lance une pelote de ficelle contre un panneau de porte en bois massif. Qu'en pensez-vous ? Cette pelote de ficelle légère pourrait-elle s’enfoncer dans le panneau de porte en bois massif ? »

« Non, Vénérable. »

« De la même manière, chez quiconque l’attention plongée dans le corps est développée et maintenue, Māra ne pénètre pas, Māra ne s’installe pas.

« Maintenant, supposons qu'il y ait un morceau de bois encore humide de sève et qu'un homme vienne avec un bâton de feu allumé en pensant : ‘Je vais allumer un feu. Je vais produire de la chaleur.’ Qu'en pensez-vous ? Pourrait-il allumer un feu et produire de la chaleur en passant le bâton de feu allumé sur le morceau de bois humide de sève ? »

« Non, Vénérable. »

« De la même manière, chez quiconque l’attention plongée dans le corps est développée et maintenue, Māra ne pénètre pas, Māra ne s’installe pas.

« Maintenant, supposons qu'il y ait un pot à eau posé sur un support, plein d’eau à ras bord pour que les corbeaux puissent s’y abreuver, et qu'un homme arrive avec un seau d'eau. Qu'en pensez-vous ? Trouverait-il de la place pour y verser son eau ? »

« Non, Vénérable. »

« De la même manière, chez quiconque l’attention plongée dans le corps est développée et maintenue, Māra ne pénètre pas, Māra ne s’installe pas.


Une ouverture aux connaissances supérieures1

« Lorsqu’une personne a développé et maintenu l’attention plongée dans le corps, qu’elle tourne son esprit vers l’une ou l’autre des six connaissances supérieures pour la connaître et l’intégrer, elle peut la découvrir par elle-même chaque fois qu' elle s’y ouvre par la vision pénétrante.

« Supposons qu'il y ait un pot à eau posé sur un support, plein d’eau à ras bord pour qu’un corbeau puisse s’y abreuver. Si un homme fort le renversait d’une manière ou d’une autre, l'eau se répandrait-elle ? »

« Oui, Vénérable. »

« De même, lorsqu’une personne a développé et maintenu l’attention plongée dans le corps, qu’elle tourne son esprit vers l’une ou l’autre des six connaissances supérieures pour la connaître et l’intégrer, elle peut la découvrir par elle-même chaque fois qu' elle s’y ouvre par la vision pénétrante.

« Supposons qu'il y ait un réservoir d'eau rectangulaire – placé sur un sol plat, délimité par des barrages – rempli d'eau à ras bord pour qu'un corbeau puisse s’y abreuver. Si un homme fort desserrait les barrages d’un côté ou de l’autre, l'eau se répandrait-elle ? »

« Oui, Vénérable. »

« De même, lorsqu’une personne a développé et maintenu l’attention plongée dans le corps, qu’elle tourne son esprit vers l’une ou l’autre des six connaissances supérieures pour la connaître et l’intégrer, elle peut la découvrir par elle-même chaque fois qu' elle s’y ouvre par la vision pénétrante.

« Supposons qu'il y ait un chariot sur un terrain plat, au croisement de quatre routes, attelé à des pur-sang, un fouet tout prêt, afin qu'un conducteur adroit, un entraîneur de chevaux domptables, puisse monter et, prenant les rênes dans la main gauche et le fouet dans la main droite, puisse aller et venir où il veut, par n'importe quelle route, selon sa convenance. De la même manière, lorsqu’une personne a développé et maintenu l’attention plongée dans le corps, qu’elle tourne son esprit vers l’une ou l’autre des six connaissances supérieures pour la connaître et l’intégrer, elle peut la découvrir par elle-même chaque fois qu' elle s’y ouvre par la vision pénétrante.


Dix avantages

« Moines, celui chez qui l’attention plongée dans le corps est cultivée, développée et maintenue, s’il permet que ce soit elle qui tienne les rênes, s’il la considère comme une fondation, s’il la stabilise, la consolide et l’entreprend correctement, il peut en attendre dix bienfaits. Quels sont-ils ?

«[1] Il triomphe du déplaisir et du plaisir, et le déplaisir ne l’abat pas. Il l’emporte sur tout mécontentement potentiel.

«[2] Il triomphe de la peur et de l'effroi, et la peur et l'effroi ne l’abattent pas. Il l’emporte sur toute peur et toute terreur potentielles.

«[3] Il résiste au froid, à la chaleur, à la faim, à la soif, au contact des taons et des moustiques, au vent et au soleil ainsi qu’aux rampants. Il ne réagit pas au langage abusif et blessant ; il est capable de supporter, lorsqu’elles se présentent, des sensations physiques douloureuses, aigües, lancinantes, intenses, déplaisantes, désagréables ou mortelles.

« [4] Il peut atteindre à volonté, sans problème ni difficulté, les quatre jhana – ces états mentaux élevés qui permettent de se poser agréablement dans l'ici et maintenant.

« [5] Il possède de multiples pouvoirs supranormaux. Il peut se multiplier puis redevenir un. Il apparaît ou disparaît. Il traverse sans entrave les murs, les remparts et les montagnes comme s'il traversait l'espace. Il plonge dans et hors de la terre comme si c'était de l'eau et marche sur l'eau sans couler comme si c'était de la terre ferme. Assis en tailleur, il vole dans les airs comme un oiseau ailé. De sa main, il peut toucher et caresser tout ce qu’il veut, y compris le soleil et la lune, si forts et si puissants. Il maîtrise son corps jusque dans les sphères de Brahma.

« [6] Il entend – grâce à l'élément auditif divin, purifié qui surpasse de loin l'oreille humaine – aussi bien les sons divins que les sons humains, qu'ils soient proches ou lointains.

« [7] Il connaît le degré de conscience des autres êtres, d'autres individus, ayant englobé leur conscience dans la sienne. Il discerne un esprit passionné comme un esprit passionné et un esprit sans passion comme un esprit sans passion. Il discerne un esprit plein d’aversion comme un esprit plein d’aversion et un esprit libre d’aversion comme un esprit libre d’aversion. Il discerne un esprit ignorant comme un esprit ignorant et un esprit libre d’ignorance comme un esprit libre d’ignorance. Il discerne un esprit tempéré comme un esprit tempéré et un esprit dispersé comme un esprit dispersé. Il discerne un esprit grandi comme un esprit grandi et un esprit non grandi comme un esprit non grandi. Il discerne un esprit limité comme un esprit limité et un esprit illimité comme un esprit illimité. Il discerne un esprit concentré comme un esprit concentré et un esprit non concentré comme un esprit non concentré. Il discerne un esprit libéré comme un esprit libéré et un esprit non libéré comme un esprit non libéré.

« [8] Il se souvient de ses multiples vies passées, c'est-à-dire une naissance, deux naissances, trois naissances, quatre, cinq, dix, vingt, trente, quarante, cinquante, cent, mille, cent mille, de nombreux éons de contraction cosmique, de nombreux éons d'expansion cosmique, de nombreux éons de contraction et d'expansion cosmiques [et il se souvient :] ‘Là j'avais tel nom, j'appartenais à tel clan, j'avais telle apparence. Telle était ma nourriture, telle était mon expérience du plaisir et de la douleur, telle fut la fin de ma vie. En quittant cet état, je suis réapparu à tel autre endroit. Là aussi j'avais un certain nom, j'appartenais à un certain clan, j'avais une certaine apparence. Telle était ma nourriture, telle était mon expérience du plaisir et de la douleur, telle fut la fin de ma vie. En quittant cet état, je suis réapparu là.’ Ainsi se souvient-il de ses multiples vies passées dans leurs formes et leurs détails.

"[9] Il voit – au moyen de l'œil divin, purifié, qui surpasse de loin l'œil humain – les êtres disparaître et réapparaître, et il discerne en quoi ils sont inférieurs et supérieurs, beaux et laids, heureux et malheureux selon leur kamma : ‘Ces êtres – qui se sont mal comportés au niveau du corps, de la parole et de l'esprit, qui ont méprisé les nobles, qui avaient des conceptions erronées et qui ont agi sous l'influence de ces conceptions erronées – avec l’effondrement du corps, après la mort, sont réapparus dans une sphère de privation, une mauvaise destination, un royaume inférieur, l'enfer. Mais ces êtres – qui se sont bien comportés au niveau du corps, de la parole et de l'esprit, qui n’ont pas méprisé les nobles, qui avaient une vision juste des choses et qui ont agi sous l'influence de cette vision juste – avec l’effondrement du corps, après la mort, sont réapparus dans une bonne destination, un royaume céleste.’ Ainsi – au moyen de l'œil divin, purifié, qui surpasse de loin l'œil humain –, il voit les êtres disparaître et réapparaître, et il discerne en quoi ils sont inférieurs et supérieurs, beaux et laids, heureux et malheureux selon leur kamma.

« [10] Avec à la fin des souillures qui obscurcissaient son esprit, il demeure dans la libération du cœur exempte de toute souillure et la libération par la sagesse, les ayant connues et réalisées par lui-même dans l'ici et maintenant.

« Moines, celui chez qui l’attention plongée dans le corps est cultivée, développée et maintenue, s’il permet que ce soit elle qui tienne les rênes, s’il la considère comme une fondation, s’il la stabilise, la consolide et l’entreprend correctement, il peut en attendre ces dix bienfaits. »

Telles furent les paroles du Bouddha. Satisfaits, les moines se réjouirent de ses paroles.




1 Les 6 connaissances supérieures, abhiññā en pali, sont obtenues grâce à une vie vertueuse et à la pratique de la méditation. Atteindre les quatre jhana, ou absorptions méditatives, est une condition préalable à leur réalisation. Ces connaissances supérieures incluent des capacités extra-sensorielles (telles que voir les vies antérieures et divers pouvoirs supranormaux) ainsi que l'extinction de toutes les pollutions mentales.